Mon mari m’a empêchée de porter une bouchée de dessert à ma bouche lors du mariage de mon frère.
Sur le moment, j’ai cru qu’il avait remarqué un cheveu dans l’assiette ou une erreur du traiteur.
Puis Thomas s’est penché vers moi et a murmuré : « Ne mange surtout pas ça. »
Son visage avait changé.
Il ne plaisantait pas.
Autour de nous, pourtant, la soirée semblait parfaite.
Le mariage d’Adrien et Sofia se déroulait dans une ancienne manufacture de soie rénovée à l’extérieur de Lyon.
Les immenses verrières reflétaient les lumières suspendues au plafond.
Un groupe jouait près de la piste de danse.
Les serveurs se déplaçaient entre les tables avec la précision silencieuse d’un grand hôtel.
J’avais passé la journée à me dire que notre mère aurait adoré cette cérémonie.
Je ne savais pas encore qu’avant minuit, je quitterais les lieux persuadée que mon propre frère avait essayé de provoquer une réaction allergique susceptible de me tuer.
Je m’appelle Nora Delmas.
J’avais quarante et un ans ce soir-là, et Adrien en avait trente-six.
Nous avions grandi très proches malgré nos cinq années d’écart.
J’étais la prudente.
Lui était celui qui sautait des rochers dans la rivière avant de vérifier la profondeur.
Notre mère disait que j’avais hérité de son sens des responsabilités et qu’Adrien avait hérité de son audace.
Pendant longtemps, ces différences nous avaient équilibrés.
Puis notre mère était tombée malade.
Elle dirigeait Delmas & Fils, une maison d’édition familiale fondée par notre grand-père.
L’entreprise avait commencé avec quelques livres régionaux avant de développer un catalogue de littérature jeunesse et de romans historiques.
Au moment où maman avait reçu son diagnostic, elle employait près de soixante personnes.
Adrien vivait alors à Londres et lançait une entreprise de restauration événementielle.
Moi, je travaillais dans le marketing à Grenoble.
J’ai quitté mon poste pour aider maman.
Au début, je pensais que ce serait temporaire.
Cela a duré presque quatre ans.
Je l’accompagnais à l’hôpital le matin et je rejoignais le bureau l’après-midi.
J’ai appris à discuter avec les imprimeurs, les distributeurs et les banques.
J’ai négocié des contrats dont je ne comprenais même pas le vocabulaire six mois auparavant.
Adrien appelait souvent.
Il venait quelques week-ends.
Je ne lui reprochais pas son absence.
Sa vie était ailleurs et maman refusait qu’il abandonne son projet.
Mais lorsqu’elle est morte, la question de l’entreprise est devenue impossible à éviter.
Son testament me laissait 65 % des actions et 35 % à Adrien.
Elle avait joint une lettre expliquant sa décision.
« Nora connaît déjà l’entreprise, écrivait-elle.
Adrien doit avoir sa place, mais je ne veux pas que mes enfants détruisent ce que j’ai construit en se disputant chaque décision. »
Adrien avait mal vécu cette répartition.
Il ne l’avait pas dit immédiatement.
Les premières semaines après l’enterrement, nous étions trop épuisés pour nous battre.
Puis ses remarques avaient commencé.
« Soixante-cinq pour cent, c’est pratiquement le contrôle total. »
« Maman aurait peut-être décidé autrement si elle avait été en meilleure santé. »
« Tu penses vraiment que j’ai moins de droits parce que je vivais à l’étranger ? »
Je comprenais une partie de sa colère.
Mais je n’avais pas rédigé le testament.
Et surtout, je n’avais aucune intention de l’exclure.
Les véritables tensions ont commencé lorsqu’un groupe d’investissement