Le notaire venait de refermer le dossier quand mon père posa la main sur les clés de la maison de mon grand-père avec le calme d’un homme qui n’avait jamais envisagé une autre issue.
Ma mère, assise à côté de lui, baissa les yeux pour dissimuler un sourire.
Elle n’y parvint qu’à moitié.
J’étais seule de l’autre côté de la table.
Trois semaines auparavant, nous avions enterré Henri Vallon sous une pluie froide de novembre.
Il avait soixante-dix-neuf ans.
Pendant les dix-huit derniers mois de sa vie, un cancer du pancréas avait réduit ses journées à des rendez-vous médicaux, des comprimés alignés sur le buffet et des nuits où il refusait de dormir parce qu’il avait peur de ne pas se réveiller.
J’avais été là pour une grande partie de ces nuits.
Mes parents aussi avaient aidé, à leur manière.
Mon père gérait les factures et parlait aux banques.
Ma mère commandait les médicaments et organisait certains rendez-vous.
Mais depuis que la maladie avait commencé, chaque repas familial finissait par tourner autour des mêmes questions : la maison, les terrains, le fourgon, les comptes, les machines.
Mon grand-père évitait ces conversations.
« Vous aurez ce que j’aurai décidé », disait-il simplement.
Ce jour-là, nous découvrions sa décision officielle.
Le notaire lut la maison en pierre, les garages, les véhicules, deux comptes d’épargne, des parcelles de peupliers, le matériel d’atelier et diverses collections personnelles.
Tout revenait à mes parents.
Je ne protestai pas.
Je n’avais jamais demandé à mon grand-père combien il possédait.
Je n’avais jamais voulu transformer les années passées avec lui en facture à régler après sa mort.
Pourtant, entendre chaque objet attribué à mes parents produisait un étrange effet.
Non parce que je voulais la maison ou l’argent, mais parce que ma mère me lançait parfois ce regard rapide qui semblait dire : voilà, maintenant tu sais où était ta place.
Enfin, le notaire prit une dernière feuille.
« Il reste un bien immobilier de faible valeur.
Une ancienne station de pompage située sur une parcelle de neuf cent vingt mètres carrés en zone partiellement inondable.
Elle est attribuée à sa petite-fille, Manon Delcourt. »
Mon père eut un rire bref.
« La cabane près de la rivière ? »
Ma mère secoua la tête.
« Henri gardait vraiment tout. »
Le notaire me tendit une enveloppe contenant l’acte de propriété, un plan et deux clés sur un anneau de cuivre.
Mon père glissa celles du fourgon dans sa propre poche.
« Ne prends pas ça comme une insulte », dit-il.
« Ton grand-père avait ses idées. »
« Je n’ai rien dit. »
Cette réponse sembla le contrarier.
Ma mère enfila son manteau.
« Tu adorais l’accompagner là-bas quand tu étais petite.
Au moins, c’est sentimental. »
Je rangeai les clés dans mon sac et partis sans leur offrir la dispute qu’ils paraissaient attendre.
La station de pompage se trouvait à presque une heure de route.
J’y allai immédiatement.
À mesure que je quittais la ville, les rues devinrent routes, puis chemins étroits bordés de saules.
Le ciel était bas.
Une pluie fine commençait à tracer des lignes sur le pare-brise.
Je n’avais pas revu l’endroit depuis mes seize ans.
Mon grand-père m’y emmenait autrefois après les crues.
Le bâtiment, construit au début du siècle dernier pour