vingt ans.
Élodie lut le document deux fois sans parler.
Puis elle me demanda :
« Avez-vous signé une procuration récemment ? »
« Non. »
« Avez-vous signé un document devant Luc ou Sophie sans le lire ? »
« Non. »
Elle releva les yeux.
« Alors ne leur dites rien. »
Je fus surpris.
« Pourquoi ? »
« Parce que si quelqu’un a fabriqué ce document, je veux savoir jusqu’où il compte aller. »
Dans les jours suivants, elle découvrit qu’une promesse de vente avait déjà été préparée.
La maison devait être cédée pour six cent quarante mille dollars.
Une évaluation récente la situait près de neuf cent mille.
L’acheteur était une société créée trois semaines plus tôt.
Élodie demanda discrètement à l’étude notariale de suspendre toute opération et déposa les procédures nécessaires pour empêcher un transfert de propriété.
Elle engagea aussi Nadia Beaulieu, une enquêtrice privée spécialisée dans la fraude financière et documentaire.
Nadia fit examiner ma prétendue signature par une experte en écriture.
Puis elle retraça l’origine numérique du document.
La procuration avait été créée sur un ordinateur lié à l’entreprise de Luc.
L’image de ma signature provenait vraisemblablement d’un ancien contrat de rénovation que j’avais signé plusieurs années auparavant.
« On pourrait intervenir maintenant », me dit Élodie au bout de deux semaines.
Je secouai la tête.
« Je veux comprendre. »
C’était difficile à expliquer, même à moi-même.
Je savais déjà assez pour être furieux.
Mais la colère n’effaçait pas cinquante années de souvenirs.
Je me souvenais encore de Luc à huit ans, endormi sur mon épaule après un match de hockey.
Je me souvenais de son premier emploi, de son mariage, de la naissance de ses enfants.
Une partie de moi voulait croire qu’il existait une explication qui ne ferait pas de lui l’homme que les documents décrivaient.
Alors je continuai à jouer mon rôle.
Le dimanche suivant, j’allai dîner chez Luc et Sophie.
Sophie posa devant moi une brochure pour une résidence privée.
« Regarde, André.
Piscine intérieure, salle de cinéma, infirmière sur place. »
Luc ajouta :
« La maison devient trop lourde pour toi. »
Je tournai quelques pages.
« Peut-être. »
Ils échangèrent un regard.
Ce regard me fit plus mal que la procuration falsifiée.
Ce n’était pas le soulagement de deux personnes inquiètes pour moi.
C’était la satisfaction de deux personnes qui venaient de voir une porte s’ouvrir.
Quelques jours plus tard, Luc me demanda exactement combien de temps je comptais rester à la pêche.
« Dix jours, peut-être onze. »
« Prends onze », répondit-il.
« Ça te fera du bien. »
Élodie me conseilla de partir comme prévu.
« S’ils pensent que vous ne soupçonnez rien, ils risquent de montrer le reste de leur plan. »
Je partis donc.
Pendant mon séjour, je n’appelai Luc qu’une seule fois.
Il me demanda si les poissons mordaient et si je pensais revenir le vendredi ou le samedi.
Je répondis vendredi.
En réalité, je rentrai jeudi après-midi.
C’est ainsi que je découvris la nouvelle serrure.
Luc et Sophie arrivèrent environ vingt minutes après mon appel.
Luc portait son manteau de laine gris.
Sophie avait un dossier beige sous le bras.
Ils sortirent de leur véhicule avec la gravité soigneusement préparée de deux adultes qui venaient annoncer une