Sept semaines après que Laurent Delcourt m’avait laissée avec notre fille nouveau-née sur un parking glacé, je suis entrée dans son mariage avec une enveloppe bleu nuit dans une main et Mila contre mon cœur.
Le plus étrange, ce n’était pas qu’il se remarie si vite.
C’était qu’il ait choisi pour célébrer son nouveau départ un lieu qui, juridiquement, ne lui avait jamais appartenu.
L’orangerie des Cèdres brillait au milieu de la campagne québécoise comme une lanterne de verre.
La neige de la veille s’accrochait aux haies de cèdres, tandis que des chauffages extérieurs diffusaient une lumière ambrée près du chemin pavé.
À travers les vitres, je voyais les serveurs circuler avec des plateaux d’argent et les invités se pencher les uns vers les autres sous des compositions de roses blanches.
Mila dormait dans le porte-bébé, son petit visage tourné vers ma poitrine.
Je posai deux doigts sur son dos.
Respiration régulière.
Chaleur normale.
Tout ce qui comptait réellement se trouvait là.
Pourtant, lorsque le quatuor commença à jouer, une phrase revint malgré moi.
« Tu as toujours réussi à te débrouiller, Claire.
Débrouille-toi encore. »
Laurent me l’avait dite quatre jours après la naissance de Mila.
Ce soir-là, une pluie verglaçante tombait sur Montréal.
Je sortais à peine de la maternité après une césarienne difficile.
Chaque mouvement tirait sur ma cicatrice.
J’avais pourtant accepté de monter dans sa voiture parce qu’il m’avait juré qu’il voulait nous ramener à la maison.
Nous n’y étions jamais arrivées.
À vingt minutes de chez nous, Laurent s’était arrêté devant un ancien hôtel fermé pour rénovation.
Il avait coupé le moteur, ouvert le coffre et posé ma valise sur le trottoir.
J’avais d’abord cru à une panne.
Puis il avait sorti le siège-auto de Mila.
« Qu’est-ce que tu fais ? »
Il avait gardé les yeux sur la route.
« Juliette emménage ce soir. »
Je me souviens encore du bruit des essuie-glaces.
Aller.
Retour.
Aller.
Retour.
Comme si le monde pouvait continuer normalement pendant que le mien se déchirait.
« Juliette ? »
Je connaissais évidemment Juliette Varenne.
Elle dirigeait la communication de notre entreprise.
Elle avait organisé ma fête prénatale.
Elle m’avait apporté un coussin d’allaitement à l’hôpital et m’avait embrassée sur le front en disant que je devais oublier le bureau pendant plusieurs mois.
Je compris soudain pourquoi elle tenait tant à ce que j’oublie le bureau.
« Tu plaisantes », murmurai-je.
Laurent sortit le siège-auto et le posa sous l’abribus voisin.
Je détachai ma ceinture malgré la douleur.
« Laurent, Mila a quatre jours. »
« Je sais quel âge elle a. »
« Alors ramène-nous chez nous.
Nous parlerons demain. »
Il eut enfin le courage de me regarder.
Je ne vis pas de colère dans ses yeux.
Seulement une impatience froide.
« Ce n’est plus chez toi. »
Je restai immobile.
« Comment ça ? »
« Ma mère a fait changer les codes cet après-midi. »
Sa mère, Béatrice, me détestait depuis le jour où elle avait compris que les premiers investisseurs de Delcourt Atelier ne finançaient pas réellement son fils.
Ils me faisaient confiance à moi.
Laurent continua : « J’ai déjà pris des dispositions.
Tu recevras les papiers. »
« Quels papiers ? »
« La séparation. »
Je regardai notre enfant derrière lui.