clients institutionnels et convaincu mon père de garantir notre premier prêt.
À l’époque, Laurent trouvait admirable que je comprenne les chiffres.
Puis l’entreprise avait grandi.
Les magazines avaient commencé à parler du « visionnaire Laurent Delcourt ».
On me présentait de plus en plus souvent comme son épouse.
Je l’avais laissé faire parce que je pensais que nous étions une équipe.
C’est une erreur étrange : croire que parce qu’on ne réclame pas la lumière, personne n’essaiera de vous effacer.
Pendant les trois semaines suivantes, je restai chez ma cousine Nadine avec Mila.
Je guérissais.
Et j’enquêtais.
Maître Renaud obtint les historiques numériques des fichiers grâce aux procédures internes de l’entreprise.
Le document portant ma fausse signature avait été créé depuis l’ordinateur de Juliette.
Mais ce détail ne suffisait pas à expliquer ce qui se passait.
Laurent avait également changé les accès bancaires de plusieurs comptes.
Il avait fait rédiger une résolution lui donnant le pouvoir de négocier seul certains financements.
Et il racontait autour de lui que j’avais quitté le domicile après une « grave crise post-partum ».
Le mensonge fut répété si souvent qu’il prit rapidement l’apparence d’un fait.
Une amie m’appela avec prudence.
« Claire, je ne veux pas me mêler de ça, mais… Laurent dit que tu as refusé de rentrer à la maison avec le bébé. »
Je regardai Mila endormie dans son berceau.
« Il t’a dit ça ? »
« Oui.
Et Béatrice raconte que tu étais devenue imprévisible. »
« Est-ce qu’elle t’a dit qu’ils avaient changé les serrures avant même que je sorte de l’hôpital ? »
Silence.
« Non. »
« Alors maintenant tu connais une partie de l’histoire. »
Je cessai ensuite d’essayer de convaincre les gens.
Les preuves seraient plus utiles que mes explications.
C’est à ce moment-là qu’un autre nom réapparut dans ma vie.
Étienne Morel.
Étienne avait été l’associé de mon père.
Après la mort de celui-ci deux ans plus tôt, il s’était retiré presque complètement des affaires.
Laurent affirmait qu’ils s’étaient brouillés avant le décès.
Je n’avais jamais compris pourquoi.
Lorsque je l’appelai, il resta silencieux après avoir entendu ma voix.
« Claire », dit-il enfin, « j’attendais que tu me contactes. »
Cette phrase me glaça.
Nous nous retrouvâmes dans un petit café à Longueuil.
Étienne arriva avec une serviette de cuir usée et commanda un café qu’il ne toucha jamais.
« Ton père avait peur de Laurent », dit-il.
Je crus avoir mal entendu.
« Peur ? »
« Pas physiquement.
Il avait peur de ce qu’il ferait si quelqu’un lui donnait trop de contrôle. »
Il ouvrit sa serviette.
À l’intérieur se trouvaient des copies de vieux contrats.
Mon père avait restructuré la propriété du bâtiment principal de l’entreprise avant sa mort.
L’immeuble n’appartenait ni à Laurent ni à Delcourt Atelier.
Il était détenu par une société patrimoniale dont j’étais l’unique bénéficiaire économique à long terme.
« Pourquoi je n’étais pas au courant ? » demandai-je.
Étienne soupira.
« Ton père voulait t’en parler après ton mariage.
Puis il est tombé malade.
Ensuite Laurent a commencé à filtrer ses appels. »
Je relevai brusquement la tête.
« Laurent m’a dit que papa ne voulait plus parler d’affaires. »
« Ce n’était pas vrai. »
La trahison prit soudain une profondeur différente.
Laurent