a raison.
Damien, lui, n’avait jamais pris Étienne au sérieux.
« Ton oncle sent l’huile de moteur », avait-il dit après leur première rencontre.
Clara lui avait répondu : « Et toi, tu sens le parfum à deux cents euros.
Ça ne dit rien sur lequel de vous deux je choisirais si ma voiture tombait en panne. »
À l’époque, Damien avait ri.
Deux ans plus tard, il ne riait plus de ce genre de réponse.
Dans la chambre 417, Étienne s’approcha du lit.
Il posa deux doigts sur la couverture de Lucie.
« Elle est magnifique. »
Clara sentit les larmes lui monter aux yeux, mais elle les retint.
Damien ricana.
« On évite de la prendre dans les bras avec des mains d’atelier. »
Étienne leva les yeux.
« Tu viens vraiment de parler de ton propre enfant comme d’un objet fragile qui t’appartient ? »
« Je parle de ma famille. »
« Non.
Tu parles de propriété. »
Damien se redressa.
Gérard intervint pour la première fois.
« Monsieur Morel, il serait préférable que vous restiez à votre place. »
Étienne se tourna vers lui.
« Ma place est précisément ici. »
Il marcha jusqu’à la porte et la referma.
Puis il tira le rideau du couloir.
Clara connaissait ce geste.
Étienne détestait les scènes publiques.
Même furieux, il préférait réduire le bruit autour de lui.
Ensuite, il retira ses appareils auditifs.
Il les posa soigneusement sur la tablette.
« Ferme les yeux une seconde, ma grande », dit-il à Clara.
Damien eut un rire incrédule.
« Quoi, tu vas me faire peur ? »
Mais Gérard ne riait pas.
Le mouvement d’Étienne avait remonté sa manche.
Sur son avant-bras apparut un tatouage délavé : une ancre traversée d’un éclair, accompagnée de trois chiffres presque effacés.
Gérard fixa le symbole.
Son visage perdit toute couleur.
« Où avez-vous servi ? » demanda-t-il.
Étienne resta silencieux.
Gérard fit un pas en arrière.
« Non. »
Damien regarda son père.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
Gérard porta une main à sa bouche.
Quelques secondes plus tard, il se pencha au-dessus de la poubelle et vomit.
Damien se leva.
« Papa ? »
Étienne remit lentement ses appareils auditifs.
Puis il déroula complètement sa manche jusqu’au coude.
« Port-Serein », dit Gérard.
Ce nom tomba dans la pièce comme un objet lourd.
Clara l’avait entendu dans son enfance.
Port-Serein était une ancienne base logistique militaire située sur la côte.
Vingt-huit ans plus tôt, un incendie nocturne avait détruit une partie des entrepôts administratifs.
Quatre personnes étaient mortes.
Une enquête avait conclu à un défaut électrique aggravé par des matériaux inflammables.
L’affaire avait été classée.
Étienne, pourtant, n’en parlait jamais.
Une seule fois, lorsqu’elle avait seize ans et qu’un documentaire télévisé avait évoqué l’incendie, Clara lui avait demandé s’il se trouvait là cette nuit-là.
Il avait répondu : « Oui. »
« Tu as vu le feu ? »
Il avait regardé l’écran longtemps avant de dire : « J’ai surtout vu ce que certains voulaient qu’il fasse disparaître. »
Puis il avait changé de chaîne.
Dans la chambre, Damien regarda successivement son père et Étienne.
« Quel rapport avec nous ? »
Étienne se tourna vers Gérard.
« Dis-lui. »
« Je ne sais pas de quoi