Dans un petit bureau sans fenêtre derrière les cuisines, entourée de factures, de contrats et de tableaux de trésorerie.
Elle avait découvert quelque chose que les créanciers ne voyaient plus : l’établissement n’était pas condamné.
Il était mal financé, mal géré, mais son activité principale restait solide.
Nora avait élaboré un plan.
Elle avait persuadé plusieurs investisseurs de reprendre une partie de la dette et avait engagé presque toutes ses économies dans une holding créée pour l’opération.
Le risque était énorme.
Pendant dix-huit mois, elle avait travaillé avec Étienne et une nouvelle équipe de direction.
Ils avaient fermé les activités déficitaires, renégocié certains emprunts, rénové progressivement les chambres et surtout refusé de licencier brutalement le personnel saisonnier pour améliorer artificiellement les chiffres.
Le domaine avait retrouvé l’équilibre.
Puis les bénéfices.
À la suite de plusieurs conversions de créances et rachats de parts, la holding de Nora possédait désormais cinquante-deux pour cent de la société.
Elle présidait le conseil d’administration.
Son nom apparaissait dans les documents juridiques, bien sûr, mais elle n’était ni une célébrité ni le visage marketing de l’hôtel.
Elle préférait cela.
Hugo savait qu’elle avait participé au redressement d’un groupe hôtelier.
Il savait aussi qu’elle possédait des investissements.
Mais il n’avait jamais demandé combien, ni lesquels.
Au début, Nora avait pris cette absence de curiosité pour une qualité.
Plus tard, elle avait compris qu’Hugo avait simplement décidé, à partir de son enfance modeste et de ses vêtements, qu’il savait déjà tout ce qu’il y avait à savoir sur elle.
Il supposait qu’elle gagnait correctement sa vie.
Sabine supposait qu’Hugo payait l’essentiel de leurs dépenses.
La vérité était presque l’inverse.
Nora n’avait jamais jugé utile de la corriger.
Jusqu’à cet instant.
L’agent de sécurité lui rendit sa carte.
« Madame Bellamy… si je peux me permettre, les personnes qui viennent de partir étaient avec vous ? »
« Ma belle-famille. »
Il hésita.
« Ils ne savaient pas ? »
Nora observa la poussière retomber sur la route.
« Non. »
« Pourquoi ne pas leur avoir dit ? »
Elle réfléchit quelques secondes.
« Parce qu’une information comme celle-ci change la façon dont certaines personnes vous traitent.
Aujourd’hui, j’avais besoin de savoir comment elles me traitaient sans elle. »
Une voiture électrique arriva depuis le bâtiment principal.
Avant d’y monter, Nora répondit à Étienne.
Maintenez le dîner.
Puis elle ajouta :
Surclassez les Lemaire dans la suite Panorama.
Aucun traitement particulier en dehors de cela.
Étienne répondit presque immédiatement.
Compris.
Nora tapa une dernière ligne.
Et Étienne ? Ne dites rien à personne avant mon arrivée.
Lorsqu’elle entra dans son bureau vingt minutes plus tard, sa première émotion ne fut pas la satisfaction.
Ce fut l’épuisement.
La pièce donnait sur la mer.
Sur une étagère se trouvaient encore quelques dossiers qu’elle avait laissés lors de sa dernière visite.
Une photographie de l’équipe prise après la réouverture du bâtiment ouest était posée près de la fenêtre.
Étienne entra derrière elle.
Il fixa la tache de vin.
« Je peux faire monter une tenue de la boutique. »
« Non. »
« Vous êtes certaine ? »
Nora toucha le tissu devenu rigide à l’endroit où le vin avait séché.
« Je veux me souvenir de ce que cette journée était avant que tout le monde découvre qui je suis.