Les cris de Mila commencèrent à 7 h 12 et, moins de dix minutes plus tard, Nora Lenoir était certaine qu’ils allaient lui coûter son emploi.
La Villa Valmont n’était pas une maison où les enfants pleuraient.
À vrai dire, ce n’était pas une maison où quiconque élevait la voix.
Construite sur les hauteurs de Lyon, derrière un portail noir et une allée bordée de tilleuls parfaitement taillés, la demeure appartenait à Étienne Valmont, fondateur d’un groupe industriel dont le nom apparaissait sur des usines, des immeubles et des fondations caritatives dans toute la région.
À l’intérieur, même les pas semblaient devoir demander la permission avant de résonner.
Et ce matin-là, Mila hurlait.
Nora la serrait contre sa poitrine tout en traversant le couloir du deuxième étage.
Elle avait essayé le biberon, le lange propre, le petit anneau de dentition refroidi dans le réfrigérateur du personnel.
Rien n’avait fonctionné.
« Je sais, mon cœur.
Je sais. »
Mila avait huit mois.
Ses joues étaient rouges et chaudes.
Depuis la veille, une dent semblait vouloir percer, mais Nora soupçonnait aussi un début de fièvre.
Elle n’aurait jamais dû l’amener au travail.
Seulement, à cinq heures trente, sa voisine qui gardait habituellement Mila avait appelé pour annoncer qu’elle partait aux urgences avec son propre fils.
Nora n’avait trouvé personne d’autre.
Et Nora ne pouvait pas manquer une journée.
Pas après quatre jours dans ce poste.
Pas avec deux mois de loyer en retard.
Pas avec les dernières économies laissées par Gabriel presque entièrement dépensées pour les funérailles.
Elle avait donc installé Mila dans une petite pièce attenante à la buanderie avec l’autorisation hésitante de la gouvernante.
Tout s’était bien passé jusqu’à ce que le bébé se réveille en pleurant.
Puis une porte s’ouvrit brusquement.
Camille Renaud apparut au bout du corridor.
Grande, impeccable, enveloppée dans une robe de chambre couleur ivoire, elle semblait appartenir à la villa autant que les tableaux et les meubles anciens.
Elle vivait avec Étienne depuis six ans et dirigeait encore une partie des finances du groupe Valmont.
Son regard tomba sur le bébé.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? »
Nora ralentit.
« Madame Renaud, je suis désolée.
Ma solution de garde m’a lâchée ce matin.
Elle était dans la buanderie, mais elle ne se sent pas bien.
Je voulais simplement— »
« Vous vouliez simplement amener un nourrisson dans une maison où vous êtes payée pour travailler ? »
« Je peux rattraper mes heures. »
« Ce n’est pas une question d’heures. »
Mila poussa un nouveau cri.
Camille grimaça.
« Faites-la taire. »
Nora sentit une chaleur humiliée lui monter au visage.
« J’essaie. »
« Manifestement, vous n’y arrivez pas. »
Une employée qui passait avec du linge baissa les yeux et accéléra le pas.
Camille croisa les bras.
« Je vous avais pourtant trouvée sérieuse lors de votre entretien. »
Nora ne répondit pas.
Elle avait appris depuis la mort de Gabriel que certaines humiliations étaient plus faciles à supporter lorsqu’on se souvenait du montant exact de son loyer.
« Prenez vos affaires », reprit Camille.
« Nous réglerons vos quatre jours. »
Nora resta immobile.
« Vous me renvoyez ? »
« Je pensais avoir été claire. »
Une voix d’homme intervint derrière elle.
« Sur quoi ? »
Camille