Le sang partait plus facilement du parquet ancien lorsqu’on l’épongeait avant qu’il ne s’infiltre entre les lames.
Élise Moreau le savait parce que, depuis trois ans, elle travaillait dans une maison où les hommes arrivaient parfois avec des chemises tachées, des jointures fendues et des explications que personne n’attendait d’elle.
Elle n’était ni criminelle ni informatrice.
Elle était gouvernante.
Chaque matin à sept heures trente, elle franchissait la grille noire de l’hôtel particulier de Victor Delcourt, dans le seizième arrondissement de Paris.
Elle supervisait les livraisons, repassait elle-même ses chemises les jours de réunions importantes, vérifiait les stocks de whisky, effaçait les traces de chaussures sur le marbre et quittait les lieux avant que les soirées de Victor ne commencent réellement.
Elle était payée en liquide.
Très bien payée.
Et elle avait appris la règle essentielle de cette maison : voir sans montrer qu’elle voyait.
Ce jeudi-là, une pluie froide recouvrait Paris lorsque Victor rentra plus tôt que prévu.
Élise se trouvait dans le grand salon, occupée à enlever une marque de doigt sur une console en noyer, lorsqu’elle entendit la porte claquer.
Victor traversa le vestibule sans retirer ses chaussures mouillées.
Il portait un costume anthracite, une chemise ouverte au col et une fine coupure au-dessus du sourcil droit.
Il jeta son téléphone sur un fauteuil.
« Le dîner de demain ? » demanda-t-il.
« Confirmé pour vingt heures.
Le chef arrivera à seize heures. »
Victor se dirigea vers le bar.
« Annulez. »
Élise posa son chiffon.
« Très bien. »
Il se servit un verre, mais ne le porta pas à ses lèvres.
« Et ce soir ? »
« Vous n’avez rien sur votre agenda. »
« J’ai quelque chose maintenant. »
Elle attendit.
Victor resta quelques secondes dos à elle, les épaules raides.
Puis il se retourna.
« J’ai besoin que vous m’épousiez. »
Élise le fixa.
« Pardon ? »
« Pour trois heures. »
« Cela ne rend pas la phrase plus normale. »
Une lueur passa dans son regard.
Presque de l’amusement.
Puis elle disparut.
Victor expliqua.
Antoine Vernier devait venir dîner à vingt heures trente.
Officiellement, Vernier dirigeait un groupe de logistique et plusieurs entrepôts européens.
Officieusement, son influence s’étendait bien au-delà des quais de commerce légal.
Victor négociait avec lui depuis des mois.
Le problème était simple : Antoine Vernier détestait le chaos.
Pour lui, un homme célibataire de trente-six ans, entouré d’ennemis et de liaisons éphémères, était un homme sans attaches, donc sans garanties.
Quelques semaines plus tôt, agacé par les insinuations de Vernier, Victor lui avait annoncé qu’il s’était marié discrètement.
Le mensonge avait fonctionné.
Jusqu’à ce que Vernier décide de venir rencontrer son épouse.
« Engagez quelqu’un », dit Élise.
« Il vérifiera son identité. »
« Une amie ? »
Victor la regarda avec lassitude.
« Les femmes que je connais assez bien pour leur demander ce service sont précisément les femmes que Vernier connaît déjà. »
Élise reprit son chiffon.
« Alors vous avez un problème. »
« Nous avons un problème. »
« Non.
Vous avez menti. »
Victor s’approcha de la console et posa une enveloppe dessus.
Elle était épaisse.
« Quinze mille euros. »
Élise regarda l’enveloppe sans la toucher.
La somme correspondait presque exactement au reste des frais demandés par